Amis lecteurs,
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Bien amicalement,
L'auteur
Fatalité
Par Laurent Coos
Au bout de la piste, le Boeing 747 s’apprêtait à décoller.
Debout derrière le grillage qui délimitait le pourtour de l’aéroport, il frotta ses mains gelées l’une contre l’autre afin de les réchauffer.
En ce début de matinée, le temps était plutôt gris et triste. La tour de contrôle baignait dans une brume légère, presque irréelle.
Il sortit son paquet de cigarettes, et d’un geste nerveux en ficha une entre ses lèvres. Au moment où il l’alluma, les réacteurs se mirent à rugir.
L’avion prit rapidement de la vitesse et décolla presque à la verticale. Son cœur s’accéléra.
Soudain, l’un des réacteurs prit feu et l’avion en pleine poussée fit un demi-tour sur lui-même en perdant de la vitesse. Puis, comme un poids mort, il s’immobilisa dans le ciel avant de retomber comme une pierre sur la piste.
- Oh non de Dieu ! s’écria-t-il.
Un grondement assourdissant tel le bruit du tonnerre retentit, suivit d’une violente explosion.
Un nœud se forma dans ses entrailles et il poussa un hurlement. Avec la force du désespoir, il escalada le grillage et tomba de l’autre côté avec un bruit sourd. Une douleur fulgurante lui irradia aussitôt le bras, mais il n’y prêta pas attention. Il courut en direction de la carcasse en flammes dont les débris jonchaient le sol.
Des corps mutilés, déchiquetés par l’explosion, gisaient tout autour de la piste.
Guidé par son instinct, il essaya tant bien que mal de retrouver celui de sa femme.
- Oh ma chérie, mon Dieu ma chérie…
Loris se réveilla en sursaut, trempé de sueur. Le sang battait à ses tempes et il lui fallut un moment pour recouvrer ses esprits.
Heureusement, ce n’était qu’un cauchemar. Pourtant, celui-ci lui avait semblé tellement réel qu’il en était bouleversé.
Il pencha sa tête sur le côté, Cathy dormait encore. La couverture se soulevait au rythme lent et régulier de sa respiration. Il laissa échapper un soupir de soulagement : Elle était en vie.
Il se rappela soudain avec effroi que ce n’était pas sa femme qui devait prendre l’avion, mais lui. Il devait se rendre à Paris le jour même pour la promotion de son nouveau roman et assister à une conférence de presse. Il jeta un coup d’œil à sa montre : Il lui restait encore quatre heures devant lui.
Après avoir bu son café brûlant accompagné de sa première cigarette, il se dirigea d’un pas pressé vers l’entrée.
- Tu ne prends pas ton attaché-case ? demanda Cathy.
- C’est juste, où avais-je la tête ?
- Tu as l’air tendu !
- C’est que… c’est toujours émouvant la naissance d’un nouveau bébé !
Elle éclata de rire. Cathy était une jolie petite brune de trente six ans au sourire espiègle et au caractère bien trempé.
Le nouveau bébé en question portait le nom de : « Fatalité ». Il avait choisi lui-même le titre et pour une fois son éditeur n’avait rien trouvé à redire.
Il saisit son attaché-case, colla furtivement ses lèvres contre celles de sa femme, et alla rejoindre le taxi qui l’attendait devant la maison.
Un sentiment d’angoisse l’étreignit durant tout le trajet et un nœud se forma dans ses entrailles. Il ne parvenait pas à effacer les souvenirs de cet atroce cauchemar, d’une réalité troublante. S’agissait-il d’un rêve prémonitoire ? D’un avertissement de l’inconscient forcément très aiguisé chez les gens de son espèce ?
Il arriva sans encombre à l’aéroport, et comme il n’avait pas de bagages à enregistrer, il avait encore juste le temps de boire un verre avant l’embarquement. Il s’assit à l’extrémité du bar « Express » et commanda un scotch bien tassé, sans glace. Ce n’était pas vraiment le trac de cette conférence de presse qui le tenaillait, mais il avait une frousse bleue de monter dans cet avion. Aussitôt servi, il siffla son verre d’un trait et resta un moment secoué par la violence de l’alcool qui pénétrait dans son organisme. Il commanda immédiatement un deuxième verre.
Peu après, l’annonce de son vol retentit dans les hauts parleurs. Un sourire crispé au coin des lèvres, il se dirigea vers la zone d’embarquement en titubant. Il se fondit à la foule des passagers qui gravissaient en file indienne la passerelle d’embarquement. Une fois dans l’avion, il lâcha un profond soupir en cherchant son siège.
Puis de longues minutes s’écoulèrent, qui lui parurent interminables. Assis à côté de lui, un homme d’affaire dans les plis impeccables d’un complet sombre feuilletait une revue. Il jeta un coup d’œil furtif à sa montre, plus que trois minutes. Il lui semblait entendre les battements de son cœur, couverts par le sifflement aigu des réacteurs.
Soudain, l’hôtesse de l’air, une grande blonde coiffée d’un chignon en uniforme bleu, apparut à l’avant de l’avion et annonça dans le micro :
« Mesdames et Messieurs, nous sommes navrés de vous annoncer que suite à un problème technique, nous sommes contraints d’annuler ce vol. Pour ceux qui le désirent, un bus sera mit gratuitement à votre disposition pour regagner le centre ville. »
Il y eut une exclamation générale de surprise et d’indignation, puis les passagers se levèrent à tour de rôle en grommelant.
Loris poussa à nouveau un profond soupir, mais de soulagement cette fois. Il la sentait mal depuis le matin, et finalement il se dit que le destin avait tranché en sa faveur : ce n’était pas encore son heure. Il afficha un sourire joyeux en sortant de l’avion.
En passant à côté du bar, il se dit qu’il avait le temps de boire un dernier verre avant le départ du bus. Après tout, ce n’était pas tous les jours qu’on échappait in extremis à la grande faucheuse. Il commanda à nouveau un scotch.
Une demi-heure plus tard
Assis dans le bus qui venait de quitter l’aéroport, il observait les autres passagers qui affichaient une mine d’enterrement. Devant lui, une femme de forte corpulence tentait de consoler son fils qui sanglotait. Il jeta ensuite un coup d’œil par la vitre : La température était descendue bien au dessous de zéro et les arbres étaient couverts de givre. Pourtant, cette année là, la neige n’était pas au rendez-vous. Il éclata d’un fou rire en imaginant son éditeur furax, l’attendant avec impatience à la conférence de presse en se grattant frénétiquement l’oreille. Pour une fois, c’est lui qui poireauterait.
Au diable cette conférence de presse, je suis vivant ! se dit-il. Jamais il ne s’était senti aussi bien.
Il vit avec satisfaction que ce bus était équipé de toilettes. Cela tombait d’autant mieux qu’il avait un besoin pressant d’uriner.
Il se dirigea d’un pas mal assuré vers la cabine des WC située à l’avant du bus, en essayant de garder l’équilibre lorsque celui-ci prenait un virage. Quelques instants plus tard, il revint en chancelant, s’agrippant aux sièges des passagers qui le fixaient d’un drôle d’air.
« Oyez oyez braves gens ! Souriez, nous sommes vivants ! » S’écria-t-il, l’esprit embrumé par l’alcool.
Il regagna sa place et imagina la surprise de sa femme lorsqu’elle le verrait franchir la porte. Il l’embrasserait, lui mordillerait tendrement l’oreille comme elle aimait tant, et ils feraient l’amour comme des bêtes jusqu’au lendemain matin
Au même moment, le bus arriva dans un virage un peu trop serré et un peu trop vite, juste avant un pont. Le chauffeur perdit soudain le contrôle du véhicule. Le bus passa à travers la barrière du pont, fit un demi tour sur lui-même, et alla se fracasser douze mètres plus bas dans un grondement sourd.
Lorsque les secours dégagèrent les corps, ils découvrirent celui de Loris qui gisait à quelques mètres de la carcasse. Son visage mutilé était fendu d’un étrange sourire.
Un peu comme quelqu’un qui dirait : « Que voulez-vous, c’était la fatalité !»
FIN
Le Bonsaï maléfique
Par Laurent Coos
Pour une fois, le hasard avait bien fait les choses.
On l’avait placé dans le salon juste en face d’un miroir, tout près de la fenêtre. À certaines heures de la journée, il pouvait bénéficier de quelques rayons de soleil qui venaient illuminer ses feuilles d’une belle couleur orangée marquant le début de l’automne.
La journée la température ambiante était agréable, ni trop chaude ni trop froide, cependant l’air était tout de même un peu sec à son goût.
Mais il avait vu pire.
Bien pire.
Il s’était parfois retrouvé dans des endroits sordides, comme par exemple dans une cave où la lumière du jour filtrait avec difficulté à travers les grilles d’un soupirail, ou encore sur une terrasse exposée en plein soleil où il avait bien failli mourir par manque d’eau.
Par contre, il redoutait chaque soir le moment où l’homme viendrait allumer la cheminée. Comme à chaque fois, il exhalerait abondamment et ses feuilles se recroquevilleraient légèrement sur elles-mêmes jusqu’à ce que le feu s’éteigne durant la nuit, ce qui mettrait fin à son abominable calvaire.
Pourtant, mis à part la cheminée, il aimait bien cet endroit ! Et surtout le fait de pouvoir passer de longues heures à se contempler dans le miroir.
« Ô miroir, gentil miroir, dis-moi qui est le plus beau… »
Il s’enorgueillit en pensant qu’il devait être le plus bel arbre de la terre.
Plus beau encore que ses grands frères qui peuplaient les forêts par milliers.
Comme il aurait aimé lui aussi devenir grand ! Un arbre majestueux de plusieurs mètres de haut devant lequel de nombreux promeneurs viendraient s’arrêter pour l’admirer.
Et à nouveau un sentiment de haine l’envahit et fit frémir ses feuilles. L’être humain. Cette aberration de la création, ce monstre mouvant qui se donnait le droit de vouloir domestiquer la nature et qui l’empêchait de devenir grand en taillant et en ligaturant ses branches sans aucun scrupule.
Mais il savait que bientôt il prendrait sa revanche. Personne ne soupçonnait son étrange pouvoir qui augmentait de jour en jour et lui permettrait dans un avenir proche de venger ses frères. Il était déjà parvenu à se débarrasser de cette maudite créature à quatre pattes, boule de poils puante, qui était venue le lacérer de ses griffes.
Comme c’était pathétique le jour où la femme et l’enfant avaient pleuré la mort du chat !
Ses feuilles pointues et échancrées se mirent à nouveau à vibrer.
Quelques jours plus tard
- Bon anniversaire grand-père ! déclara Jean-Baptiste.
Toute la famille était réunie dans la salle à manger du vieux, enfants, petits-enfants, frères et sœurs encore vivants.
Il fêtait ses quatre-vingt-cinq berges!
Ses petits-enfants le fixaient avec un mélange subtil de respect et d’étonnement.
Ses deux fils quant à eux, le regardaient avec un regard rempli de convoitise qui en disait long sur leurs intentions :
C’est peut-être le dernier…
Bientôt tes biens et ta maison nous reviendront…
« Souffle papa, souffle ta dernière bougie ! »
L’octogénaire était veuf depuis maintenant deux ans. Ses seules occupations se résumaient à quelques activités de jardinage et à couper du bois pour le fourneau de la cuisine lorsque son arthrite lui laissait un moment de répit.
Le soir venu, il s’endormait la plupart du temps sur le canapé, les pieds posés sur la table basse, en regardant un film qu’il revoyait pour la énième fois.
Pourtant, malgré le poids de toutes ces années et son arthrite, il se sentait solide comme un chêne.
Le moment était venu qu’il déballe ses cadeaux.
Jean-Baptiste, le plus jeune de ses petits-fils âgé de cinq ans, s’approcha de lui et lui tendit un petit paquet qu’il s’empressa d’ouvrir. Il en ressortit une étrange paire de ciseaux.
Il s’efforça de masquer son étonnement et se mit à sourire :
- C’est pour me couper les cheveux ? demanda-t-il d’un air amusé.
» Malheureusement j’en ai presque plus !
L’enfant se mit à rire.
Ce fut au tour de son second petit-fils, âgé de huit ans, qui lui offrit un flacon d’engrais.
Il s’efforça à nouveau de sourire, masquant à nouveau son étonnement qui allait en s’accentuant.
- Ah ! J’ai compris… c’est pour faire repousser mes cheveux !
Nouvel éclat de rire.
Et pour finir, il ouvrit son dernier cadeau qui venait de la part de ses belles-filles. Il avait une forme plutôt bizarre.
Il s’agissait un arbre miniature, plus exactement un petit érable palmé avec de superbes feuilles orangées.
Bûcheron de métier, puis garde forestier, il connaissait toutes les espèces d’arbres qui poussaient dans les Ardennes. C’était bien un érable, cela ne faisait aucun doute, mais jamais il n’en avait vu de si petits !
- C’est un Bonsaï. Déclara son fils aîné. » Nous avons pensé que ça te rappellerait de bons souvenirs…
En réalité, il avait saisi l’opportunité de l’offrir à son père pour s’en débarrasser, car sa femme se plaignait sans arrêt que c’était un nid à poussière, que ce n’était pas sain d’avoir un arbre à l’intérieur. Une amie lui avait offert quelques semaines auparavant, et par politesse, elle n’avait pas osé le refuser.
Le vieillard essuya une larme avant de souffler ses bougies.
- C’est un cadeau magnifique ! déclara-t-il ému.
Première semaine
Après avoir parcouru rapidement des yeux un petit guide intitulé « Comment entretenir son Bonsaï », le vieil Eugène s’approcha de l’arbuste muni d’une grosse paire de ciseaux dans la main droite.
Il avait placé le petit érable sur une vieille commode en bois de merisier joliment sculptée qui ornait la salle à manger. Juste au dessus, une énorme scie passe-partout d’environ deux mètres de large était accrochée au mur, celle qui avait été son outil de travail pendant de nombreuses décennies.
Il en avait coupé des arbres durant sa vie ! à grands coups de hache et de longs mouvements de va et vient avec la scie qu’ils manipulaient à deux, il était même venu à bout de chênes énormes.
Il n’avait pas fait dans la dentelle, mais à présent le moment était venu pour lui de se lancer dans une activité un peu plus « artistique ».
Il avait lu dans le petit guide que l’on pouvait personnaliser la forme de son arbre suivant la manière dont on taillait ses branches.
Cette perspective le réjoui.
Il tint avec fermeté l’extrémité d’une branche entre son pouce et son index, avant de refermer les ciseaux dans un mouvement sec.
Immédiatement, un jet de sang aspergea la commode.
Ses yeux s’écarquillèrent et son sourire laissa soudain place à une horrible grimace d’effroi.
Ce n’était pas l’extrémité de la branche qu’il venait de sectionner, mais son petit doigt qui tomba juste devant ses pieds.
Il courut jusqu’à la cuisine pour prendre un linge qu’il enroula autour de sa main, puis se précipita vers le téléphone avant que sa vue ne commence à se brouiller.
Deuxième semaine
Il ne ressentait presque plus la douleur, mais sa main gauche était toujours couverte d’un épais bandage, ne laissant dépasser que l’extrémité des quatre doigts qui lui restaient.
Les médecins lui avaient dit que s’il avait mis son doigt immédiatement dans de la glace après son accident, ils auraient peut-être pu le sauver en ayant recours à la microchirurgie.
Mais à son âge…
Il s’était demandé à plusieurs reprises comment il avait pu commettre une telle maladresse sans trouver d’explication plausible à ce qui s’était passé. Peut-être souffrait-il d’une maladie débilitante du style Alzheimer ou autre ?
Il chassa immédiatement cette idée de son esprit. C’était une maladie de vieux, et lui ne se sentait pas vieux !
Certes, il lui arrivait parfois d’avoir des trous de mémoire et ses mains n’avaient plus l’assurance d’autrefois, mais il se sentait toujours l’âme d’un jeune homme.
Perplexe, il resta un long moment immobile sur une chaise de la salle à manger à fixer le petit arbre.
Par moments, il semblait que ses feuilles frémissaient légèrement alors qu’il n’y avait aucun courant d’air dans la pièce. Une vague de frayeur le parcouru.
Il se leva ensuite pour aller chercher la grosse paire de ciseaux qu’il avait rangée dans la cuisine, puis revint quelques minutes plus tard, bien décidé à accomplir ce qu’il avait à faire.
Il se tint debout face à l’arbrisseau, sa main gauche bandée posée à plat sur la commode, et décida de ne se servir cette fois que de sa main droite.
Au moment où il s’apprêta à cisailler l’une des branches, la grosse scie passe-partout fixée au mur se décrocha brusquement et lui sectionna en tombant l’extrémité des quatre doigts qui lui restaient.
Troisième semaine
Après plusieurs jours d’hôpital, il était enfin de retour à la maison.
Sa main gauche, du moins ce qu’il en restait, le faisait atrocement souffrir malgré la dose massive d’anti-douleurs prescrite par les médecins.
Personne n’avait voulu le croire lorsqu’il avait déclaré que la scie s’était décrochée toute seule du mur et que la lame était tombée comme une guillotine sur sa main.
Tout le monde pensait qu’il s’agissait d’une nouvelle balourdise de sa part, qu’il commençait sérieusement à perdre la tête.
Marie-Noëlle, la plus généreuse de ses belles-filles, avait même insisté pour qu’il vienne habiter chez eux.
Ce qu’il refusait catégoriquement.
Il avait toujours dit à ses enfants que quoi qu’il arrive, il finirait ses vieux jours chez lui, et qu’il refuserait d’aller vivre chez l’un d’entre eux, et encore moins dans un hospice de vieillards.
Il n’était pas vieux.
Résignée, sa belle-fille lui avait alors proposé de venir le voir une fois par jour pour l’aider dans ses tâches quotidiennes et lui préparer ses repas.
Ce jour là, il attendit que Marie-Noëlle ait tourné les talons, et se précipita dans le garage.
Il examina un moment ses outils qui étaient soigneusement alignés sur leurs supports, et son choix se porta sur un gros sécateur qu’il utilisait habituellement pour tailler les rosiers.
Il était à présent convaincu que tous ses malheurs avaient commencé depuis le jour où on lui avait offert ce maudit arbuste.
Mais il n’allait pas se laisser abattre, car il était fermement décidé à tuer le mal à la racine.
Il prit son courage à deux mains, et se dirigea tout droit vers la salle à manger.
Il fixa l’arbre pendant quelques secondes, tout en vérifiant qu’il n’y avait rien à proximité qui présente un quelconque danger.
Un sourire sarcastique illumina son visage :
- Cette fois, je vais te faire ta fête petit salopard… ce n’est pas tes branches que je vais couper, mais ton tronc ! S’exclama-t-il.
Au moment où il s’approcha avec le sécateur, une douleur fulgurante lui paralysa la jambe gauche, identique à une crampe. Il se roula par terre, et voyant que la douleur devenait de plus en plus intense, il fit un effort surhumain pour se relever avant de se traîner péniblement vers le téléphone.
Deux jours plus tard, il se réveilla dans un lit d’hôpital.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, sa famille était à son chevet et le regardait d’un air apitoyé.
Il se rappelait vaguement qu’il avait été victime d’une thrombose, et que les médecins avaient procédé à une série d’examens avant de le transférer au bloc opératoire. Puis le trou noir.
André, son fils aîné, se racla la gorge et déclara d’une voix d’outre-tombe :
- Je suis désolé papa, mais ils n’ont pas eu d’autre choix que d’amputer ta jambe… la gangrène, tu comprends ?
Le vieil Eugène se redressa les yeux exorbités et fixa la couverture qui ne se soulevait plus que d’un seul côté à l’extrémité du lit.
Pendant ce temps
Ses feuilles frémirent de joie.
Cette petite pluie fine pulvérisée par un vaporisateur avait rafraîchit son feuillage et humidifié sa terre. Cela lui avait fait un bien fou et revigoré.
Pour couronner le tout, il avait eu droit à une bonne dose d’engrais. Il se sentait de plus en plus vigoureux, mais il savait aussi qu’il serait bientôt à l’étroit dans ce pot.
La femme était venue l’arroser à plusieurs reprises durant l’absence du vieux chnoque, avant de s’adonner à quelques travaux de ménage. Elle avait même nettoyé les vitres et le miroir. Dès lors, il lui semblait que ses belles feuilles dorées resplendissaient d’avantage.
En plus, il avait grandi.
Un mois plus tard
Le vieil Eugène franchit la porte d’entrée de la maison dans son fauteuil roulant, accompagné d’André et de Marie-Noëlle.
Toute la maison respirait la fraîcheur et la propreté.
Ses enfants l’avaient qualifié de « vieille tête de mule » lorsqu’il avait refusé catégoriquement d’aller finir ses vieux jours dans un centre pour handicapés. Plutôt clamser ! avait-il ajouté.
Ils firent ensuite rapidement le tour de la maison et étudièrent la meilleure façon de disposer le mobilier afin de faciliter le passage du fauteuil roulant.
Lorsqu’ils arrivèrent dans la salle à manger, les yeux du vieil homme se révulsèrent et tout son corps fut parcouru de tremblements.
Le bonsaï semblait avoir doublé de volume. Ses feuilles pointues et dentelées flamboyaient sous l’effet d’un rayon de soleil.
- T’as vu comme il est beau ! déclara Marie-Noëlle avec fierté. » C’est comme les plantes, il faut prendre soin de bien les arroser et leur parler ! Je lui ai même donné une dose d’engrais…
Le visage du vieillard se décomposa d’un seul coup. Il aurait voulu hurler, mais aucun son n’émana de sa bouche.
Cela ne faisait à présent plus aucun doute : ce maudit arbuste était la cause de tous ses malheurs. Jamais un arbre ne lui avait donné autant de fil à retordre.
Il n’avait osé débagouler cette histoire à personne, de peur qu’on ne le prenne pour un vieux fou…
Marie-Noëlle promit qu’elle passerait le voir une fois par jour afin de préparer ses repas et l’aider à faire sa toilette, puis il attendit patiemment que son fils et sa belle fille tournent les talons.
Lorsque qu’il se retrouva enfin seul, il se dirigea avec peine vers un vieux buffet dans lequel il rangeait toutes sortes de produits.
Il examina un à un les flacons qui étaient soigneusement alignés sur un rayon, et son choix se porta sur une bouteille de désherbant encore à moitié pleine. Un sourire sarcastique illumina son visage.
Il se dirigea ensuite vers la salle à manger, et fixa l’arbuste quelques instants avec effroi avant de dévisser le bouchon du flacon.
- Maintenant, à nous deux ! Tu vas voir petite ordure de quel bois je me chauffe ! Si tu crois que tu vas prendre racine ici et me pourrir la vie.
Tout à coup, les branches de l’arbuste se mirent à s’allonger comme les tentacules d’une pieuvre, et s’enroulèrent autour des bras du vieillard, l’immobilisant.
Les yeux exorbités, il se mit à hurler et au même moment une autre branche s’enroula autour de son cou.
Dans sa lente agonie, il vit les yeux et la bouche de la chose qui le gratifia d’une horrible grimace.
Quelques jours plus tard
Toute la famille était venue assister aux funérailles du vioque.
Ils l’inhumèrent à l’arrière du cimetière, un peu en retrait des autres tombes, dans un coin relativement tranquille.
Ses petits enfants vinrent déposer à tour de rôle des bouquets de fleurs sur sa tombe, les yeux remplis de larmes.
- C’est tout de même curieux ! Déclara André. »C’est arrivé si vite ! Son état de santé s’est détérioré pratiquement du jour au lendemain.
- Oh tu sais, à cet âge là tout peut arriver ! répondit Jean-Paul, son frère cadet.
Ils fixèrent pendant un moment le petit bonsaï qu’ils avaient fait planter à l’arrière de la tombe, juste derrière la croix.
- Je crois que c’est une bonne idée ! Il semblait très attaché à cet arbre et celui-ci représentait probablement un symbole pour lui. L’effigie de sa vie de bûcheron.
Ils laissèrent échapper quelques sanglots avant de se diriger lentement vers la sortie du cimetière.
Pendant ce temps, les racines du petit érable s’enfonçaient de plus en plus profondément dans la terre.
Dans leur lente progression, elles finirent par traverser les fines planches en bois du cercueil pour aller ensuite s’enrouler autour de la dépouille du malheureux défunt.
Il lui fallait de l’engrais, car il voulait devenir un grand arbre.
Un très grand arbre.
FIN
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